Chin-pao Chen
Circumgyration – Deng Kong Project
© Chin-pao Chen

Interview de Chin-pao Chen (陳敬寶 – Chen Jingbao) par Yuhui Liao-Fan.

 

Yuhui Liao-Fan : Qu’est ce que c’est « la photographie » pour vous ?

Chin-pao Chen : Pour moi, la photographie est un prétexte pour redécouvrir et redonner une définition à la notion de moi et d’autrui (moi, tous les autres, les choses et les objets).

La photographie possède une sorte de précision mathématique, elle peut reproduire les fragments de l’espace-temps. A travers cette action, accompagnée de mes observations et notes, je mets ensemble une interprétation du monde.

Yuhui Liao-Fan : Est-ce que vous pouvez écrire une introduction biographique ?

Chin-pao Chen : Je suis né en 1969 à Matsu1. Actuellement j’habite à Danshui à Taipei (une ville au paysage magnifique et au passé glorieux).

Diplômé des beaux-arts en 1989 à « National Taipei University of Education », j’ai commencé par enseigner dans une école primaire à Matsu pendant 5 ans. Puis je suis parti vivre à New York pendant 3 ans pour étudier la photographie dans une école d’arts visuels et par la suite obtenir le BFA2. En 1999, je suis revenu à Taiwan pour enseigner dans une école primaire à Danshui, où je travaille encore aujourd’hui.

Parallèlement, je développe activement des projets d’art photographique.

Chin-pao Chen
Circumgyration – Deng Kong Project
© Chin-pao Chen

Yuhui Liao-Fan : Quel est votre histoire de photographe ?

Chin-pao Chen : A ma deuxième année d’enseignement à Matsu, à la veille de l’instauration de la loi martiale entre Taiwan, Jinmen3, les Îles Penghu4 et Matsu, j’ai commencé à réaliser que Matsu avait joué un rôle colossal, étant en première ligne du champ de bataille. C’est là que j’ai décidé d’utiliser la photographie afin de dresser un portrait de cette époque. J’ai voulu immortalisé l’aspect de ma ville natale à une période particulière. Ceci a déclenché une vaste curiosité et de possibilités d’exploration utilisant la photographie comme matériel de transmission médiatique. Ce qui m’a emmené plus tard à aller étudier la photographie en Amérique pour approfondir ma connaissance en matière.

Chin-pao Chen
Circumgyration – Deng Kong Project
© Chin-pao Chen

Yuhui Liao-Fan : Pouvez vous décrire votre travail ? Comment définiriez vous vos photographies ?

Chin-pao Chen : Depuis longtemps, je ressens un profond regret car la photographie artistique à Taiwan n’est toujours pas enseignée comme une discipline officielle.

Du noumène au pratique, elle possède de multiplies expressions de forme médiatique : photographie en studio, nouvelles journalistiques, photos familiales, chasse de star par les paparazzi… Bien que dans tous ces cas là, on utilise un appareil photographique, les différences entre toutes ces expressions artistiques et ces styles sont innombrables. Alors, utiliser la photographie comme un moyen d’expression artistique nécessite de la patience et de la persévérance afin de se différencier et se démarquer par rapport aux autres pratiques de cette même discipline.

Avec le retard de Taiwan sur le plan de l’art photographique, l’arrivée des nouvelles technologies numériques n’a fait qu’accentuer ce défaut.

Je considère que les efforts dans mon travail personnel visent à me placer au centre de la photographie artistique, pour la compréhension et l’exploration de celle-ci.

Chin-pao Chen
Circumgyration – Deng Kong Project
© Chin-pao Chen

Yuhui Liao-Fan : Est-ce que vous pouvez dire quelque mots sur votre technique ?

Chin-pao Chen : Mon premier projet d’art photographique « Betel Nut Girls »5 a débuté en 1996.

Pour ce projet, j’ai utilisé une Rolleiflex avec des négatifs couleurs. Après je suis passée à la chambre grand format 4×5 pouces et même 8×10 pouces pour des travaux plus conceptuels. Jusqu’à maintenant j’utilise encore l’argentique pour des photos en couleurs ou en noir et blanc; mais j’ai remplacé le polaroid par le numérique pour fixer les moments présents comme une sorte de notes que je peux lire instantanément.

Je me suis rendu compte du manque de moyen en matière d’imprimerie à Taiwan, par conséquence, je scanne mes négatifs et j’imprime moi-même mes images. À présent, je ne fais quasiment pas de travail de retouche, j’utilise seulement le numérique et les techniques de chambre noir pour atténuer poussières et rayures du négatif.

Yuhui Liao-Fan : Est-ce que les aspects techniques que vous venez d’évoquer sont importants ou ce qui compte n’est que le résultat final ?

Chin-pao Chen : Personnellement, j’accorde relativement beaucoup d’importance à la réalisation des images. J’ai utilisé des scénarios écrits accompagnés des dessins pour mon projet « Circumgyration », dessins que par la suite sont mis en scène par les élèves de « cours moyen niveau »6. Pour la prise de vue j’utilise une chambre grand format mélangeant lumière naturelle et éclairage artificiel. Une fois la photo prise, je ne fais aucune intervention de retouche.

En réalité, je suis plus attaché au sens de mon travail.

Chin-pao Chen
Circumgyration – Deng Kong Project
© Chin-pao Chen

Yuhui Liao-Fan : Presque toutes les photographies que vous m’avez envoyé pour accompagner l’interview sont des diptyques, est-ce que vous pouvez commenter ce choix ?

Chin-pao Chen : Comme vous l’avez observé, en plus du projet de Deng Kong, les travaux que je vous ai envoyé sont des diptyques. Sur le même plan de travail articulé en deux images, le projet « Betel Nut Girls » et les paysages dans « Heaven on Eart » sont assez similaires, c’est une extension de l’espace-temps ; la série « Circumgyration » n’a pas le même sens des deux précédents.

Une photographie est un segment de l’espace-temps dans un flux de temps continu dans une espace infini. Les équipements photographiques ont sans doute un impacte sur le sujet photographié et son sens, cela constitue une « manipulation » ou une « transformation » consciente ou inconsciente. Par exemple, il est bien connu que la focale de l’objectif (grand-angle ou téléobjectif) change la perception de l’espace.

Autrefois, un photographe a dit : « peu importe le sujet photographié, paysage compris, celui-ci exigera une réponse de la part du photographe ». Ce que j’ai compris de cela est que, si j’arrive à utiliser un seul cadrage pour prendre en photo un certain sujet, j’en utiliserai qu’un seul. Cependant, dans certaines situations, si avec un seul cadrage, je n’arrive pas à obtenir ce que je veux faire apparaître (ou c’est que le sujet photographié exige que je fasse apparaître), dans ce cas là, j’utilise plusieurs cadrages différents (jusqu’à trois).

En terme d’espace, certains choisiraient peut-être d’utiliser un objectif grand-angle et prendre une seule photo. Personnellement, je pense que un objectif grand-angle change la distance visuelle et les interactions psychologiques entre le photographe et son sujet. C’est pour cette raison que j’opte pour un objectif standard plutôt qu’un objectif grand-angle, et j’utilise deux ou trois photos connectées dans une panoramique.

Chin-pao Chen
Circumgyration – Lao Song Project
© Chin-pao Chen

Les diptyques des projet « Lao Song » dans la série « Circumgyration » sont différents. Le rapport entre les deux images du diptyque n’est pas le même que je viens de citer ci-dessus, il s’agit plutôt d’une annotation réciproque. L’image photographique de droite dérive du dessin à main et du texte écrit à gauche. En fait on peut dire également que c’est un rapport de subordination. L’idée est née l’an dernier quand, lors de l’exposition du prix de Musée des Beaux-Arts de Taipei, les supports acceptés étaient justement « documents et photographies ».

Yuhui Liao-Fan : Quel est plus précisément la différence entre le projet « Lao Song » et le projet « Deng Kong » ?

Chin-pao Chen : Le projet « Lao Song » est une suite du projet « Deng Kong ». J’ai commencé celui de « Deng Kong » neuf ans avant celui de « Lao Song ». Dès le début du projet « Deng Kong », j’avais pris conscience du processus particulier de la photographie documentaire. Pour cela, j’ai décidé d’utiliser une chambre grand format mélangeant lumière naturelle et éclairage artificiel pour réaliser des « mises en scène ». A cette étape-là, la source des images venait des élèves, de leurs observations dans la vie quotidienne (particulièrement en privé, dans les situations non officielles). J’utilisais différentes méthodes de travail pour le projet « Lao Song » (ça prenait environ une semaine, un temps relativement court). Puis j’essayais aussi d’approfondir des questions qui touchent parfois au « souvenir » dans le projet « Deng Kong ». De-là, je suis parti des dessins du fichier de questionnaire comme base pour réaliser ma photographie.

Chin-pao Chen
Circumgyration – Lao Song Project
© Chin-pao Chen

Yuhui Liao-Fan : Dans la série « Circumgyration » vous mettez en scène des situations pour, en quelque sorte, reproduire vos souvenirs, pour avoir la possibilité de réaliser des photos que vous n’avez pas faites. Cela me fait penser à un ami photographe qui tiens un journal intitulé « Les photographies jamais faites » dans le quel il décris des photos qu’il n’a jamais pu prendre, qu’il soit à cause d’une panne de matériel, parce qu’il n’avait pas d’appareil photo sur lui, pour une question de timidité, etc. Il y aussi plusieurs blog qui sont nées de la même exigence de fixer un acte qui n’as pas eu lieu, par exemple unphotographable. C’est un phénomène assez intéressant, et je pense pouvoir dire que beaucoup de photographes vivent avec nostalgie les occasions perdues, leur photos jamais faites. Est-ce que c’est le même pour vous ? Est-ce que la nostalgie est un des moteurs principal qui vous pousse à mettre en scène vos souvenirs ?

Chin-pao Chen : Oui. C’est exact.

Dans cette photo du projet Deng Kong, en réalité, il s’agit d’un moment qui s’est très rarement produit pendant mes années passées à l’école élémentaire, c’est presque un souvenir d’humiliation. Plus tard, arrivé au projet « Lao Song » et au projet de « Koganecho » à Yokohama, ce fut l’exploration de la mémoire des autres.

Je voudrais parler d’une chose personnelle : mon père a été hospitalisé à la veille du commencement officiel du projet « Lao Song ». Il est mort 15 jours après. Avant l’enterrement, je lui ai coupé la barbe ; mais je ne l’ai pas photographié.

Dans l’histoire de la photographie, je sais que pendant longtemps, elle a été utilisée pour photographier la dépouilles mortelle des proches. Le photographe japonais Nobuyoshi Araki, pense même avoir appris à photographier lorsqu’il prenait en photo ses proches défunts.
Je n’ai pas fait de photographies à ce moment là. Je considère même que, faire de la photographie à certain moment, c’est blasphème. Il est plus opportun de garder ces images en mémoire, puis les laisser disparaître avec moi.

Par contre, mes deux sœurs ainées ont pris papa en photo avec leur téléphone portable.

Chin-pao Chen
Circumgyration – Lao Song Project
© Chin-pao Chen

Yuhui Liao-Fan : Dans la série « Circumgyration » vous photographiez vos étudiants, âgés de 12 ans. Actuellement en Europe il est assez difficile de photographier les mineurs. Souvent les parents attachent beaucoup d’importance aux questions de la vie privé et des droits à l’image. Il y a aussi beaucoup de crainte concernant l’utilisation des photos par exemple dans des réseau de pédophiles. Personnellement je trouve que ces craintes sont en très grand partie exagères, et que un rapport plus paisible à la photographie serait envisageable. Est-ce que vous partagez cet opinion ? Comment demandez vous l’autorisation à photographier vos étudiants ? Quel est l’attitude des parents taiwanais vis-à-vis de votre projet? Quels sont leurs avis concernant la la question de vie privé et des droits à l’image ?

Chin-pao Chen : Depuis le temps où j’enseignais à l’école élémentaire de Deng Kong ou à Lao Song du quartier de Wanhua à Taipei où j’enseigne actuellement, je n’ai rencontré aucun problème pour la série « Circumgyration ». J’ai même reçu beaucoup de soutiens et de compréhension de la part des élèves, parents d’élèves et d’autres professeurs de l’école. En effet, à Taiwan, la prise de conscience des droits à la vie privée et à l’image n’est pas si élevé ; cela implique la prise de position de chaque pays avec ses différences culturelles.

Beaucoup d’amis étranger parlent de la bienveillance des taiwanais. Cependant, j’ai réalisé très tôt l’importance du respect de droits à la vie privée et à l’image envers les protagonistes de mes photos. Donc je fais rarement des instantanées dans les lieux publiques. Généralement je photographie qu’après avoir discuté et obtenu un accord des gens. Le projet « Betel Nut Girls » a été réalisé de cette manière là, de même pour « Circumgyration » avec les élèves et mon nouveau projet « Les gens ordinaires » en sera de même.

La série « Circumgyration » réalisée dans la ville de Koganecho à Yokohama avait rencontré peu de participation de la part des élèves et/ou des parents. J’ai été informé que cela était du aux parents très soucieux des droits à la vie privée et à l’image de leurs enfants. En tout état de cause, j’avais tout de même réuni quatorze réponses positives dans différentes écoles élémentaires japonaises et chinoises aux alentours de la ville de Yokohama. Malheureusement, il n’y a pas eu assez de participants, j’ai du réutiliser les mêmes personnages pour plusieurs images. La suite de « Circumgyration » aura lieu à l’école élémentaire de Hu Dong en Corée (jumelée avec Deng Kong), peut-être aussi à Shanghai. Les droits à la vie privée et à l’image seront les points importants que je suivrai de très près au moment de la réunion de participation.

Chin-pao Chen
Circumgyration – Lao Song Project
© Chin-pao Chen

Depuis le milieu de la réalisation du projet « Betel Nut Girls », j’ai commencé à demander aux participants de signer une libératoire, je n’ai jamais donné de compensation financière, mais je leur donne une photo de 20cm en guise de remerciement.

Je suis d’accord du fait que les participants devraient avoir un esprit moins méfiant face à la photographie, mais si à cause de l’environnement dans lequel ils vivent, les gens n’arrivent pas à avoir plus de confiance et de sentiment de sécurité, nous ne pouvons hélas, rien y faire de plus.

Yuhui Liao-Fan : Dans la description de la série « Circumgyration » vous écrivez : « Plus j’étudie la photographie artistique contemporaine plus je mets en doute l’existence d’une “réalité”, et en particulier l’existence d’une réalité représenté par la photographie. Une photographie finalement est une morceau de papier avec une image photographique ». C’est un point de vue que je partage complètement. Pourtant, la majorité de la population, surtout les non spécialistes, considèrent que la photographie est en rapport mimétique parfait avec la réalité. Comment vous expliquait cela ? Comment on pourrait faire pour apprendre aux gens que la photographie ne représente pas forcement une réalité ?

Chin-pao Chen : Il s’agit d’une question d’éducation photographique. « La photographie est l’imitation parfaite de la réalité » fait partie des faits. D’ailleurs, c’est généralement l’impression la plus facile et directe du grand public. Concernant l’ontologie de la photographie, seuls ceux qui visent une meilleure compréhension et développent une recherche plus approfondies de la photographie auront l’occasion d’atteindre cette réflexion. Cela ne concerne pas seulement la photographie, beaucoup de gens (peut-être particulièrement à Taiwan), ont une compréhension et une pratique de la peinture, tout aussi biaisée !

Il faut avoir les moyens formels (écoles, associations, etc.), informels (médias, ou internet, etc.) et aussi faire des efforts par différents chemins pour apprendre la photographie aux gens.

Chin-pao Chen
Circumgyration – Lao Song Project
© Chin-pao Chen

Yuhui Liao-Fan : Dans la série « Lao Song projet » vous exposez à coté de chaque photo les dessins préparatoires qui ont servi pour la mise en scène. Cela me fait penser qu’il ne s’agit pas simplement de croquis, d’instruments de travail, mais qu’ils deviennent partie intégrante de l’œuvre artistique. Pourquoi vous avez pris cette décision ? Quel est le sens que vous donnez à ces œuvre réalisées mélangeant photographie, dessein et écriture ?

Chin-pao Chen : Le questionnaire iconographique et l’image photographiée coexistent pour former une œuvre. Comme j’ai déjà mentionné plus haut, en note/référence l’un de l’autre. Le questionnaire explique les images, leur mise en scène. En fait, je me posais souvent la question et je continue à réfléchir : est-ce que je montre qu’une image photographiée (en tout cas c’est le sens que comprend mon publique) ? Dans ce cas-là, le sens de mon œuvre serait-il très différent ? En même temps, je me pose la question, est-ce que je dois rajouter le questionnaire ou pas ? Et si le questionnaire est présent, dans ce cas là, quelle est la forme la plus appropriée ? Et comment ? C’est une question qui me revient sans cesse !

Je vois mon travail comme une « pseudo mémoire ». Autrement dit, mes photos utilisent la relation la plus étroite possible avec les supports de la mémoire. La mémoire n’existe que dans le cerveaux de gens où trouve son support physique. Cependant, une image n’est pas la mémoire elle même, tout au plus, elle n’est que une copie ou une reproduction. Tout comme la photographie elle même est une copie ou une reproduction de la réalité.

Chin-pao Chen
Betel Nuts Girls
© Chin-pao Chen

Yuhui Liao-Fan : Concernant le projet « Betel Nut Girls », est-ce que vous le concevez plus comme un travail de reportage ou comme un travail de photographie artistique ? Est-ce que cette distinction a un sens ou finalement c’est impossible de distinguer clairement ces deux domaines photographiques ?

Chin-pao Chen : A la première exposition de la série « Betel Nut Girls » en 1999, elle a été nommée « portrait documentaire », je pense encore aujourd’hui que cette appellation est juste. C’est-à-dire que cette série d’œuvres a véritablement transmis le contexte esthétique de l’art du documentaire. J’ai passé beaucoup de temps à réaliser cette série, on peut effectivement voir les différentes stades et évolutions de celle-ci (je n’ai pas parlé de cela dans ma page web, j’espère un jour pouvoir revenir sur ce contexte, réorganiser la version actuelle du site).

La question si une photographie est documentaire ou non, est déterminée pour moi par le moyen utilisé pour la réaliser et par le niveau d’intervention du photographe. Je considère que le véritable documentaire se réalise dans la plus grande discrétion, où le sujet est pris à son insu, comme dans les travaux de Walker Evans prenant en photo les passagers de métro à New York.

Chin-pao Chen
Betel Nuts Girls
© Chin-pao Chen

Yuhui Liao-Fan : Les magasins de noix de bétel sont extrêmement répandu à Taiwan, mais curieusement beaucoup de taiwanais sont gêné quand il s’agit d’avouer d’être consommateur. Cela peut être est aussi du à la forte connotation sexuel qui est impliqué dans le phénomène. Est-ce que les filles que vous avez photographié acceptent volontiers de poser pour vous ou c’est difficile de les convaincre ? Comme vous les avez approchées et qu’elles étaient leur réactions ?

Chin-pao Chen : Je crois comprendre que les véritables consommateurs de noix de bétel, la plupart des chauffeurs de taxi et des travailleurs ouvriers, ne se gênent absolument pas pour admettre cette dépendance. Les non-consommateurs de la classe moyenne ou supérieur, font des considérations d’ordre moral, d’un coup cela semble inconvenant. Une autre question qui entre en ligne de réflexion est celle de la santé, généralement, on ajoute des produits additifs dans les noix de bétel qui peuvent provoquer le cancer de la bouche.

J’ai commencé à travailler sérieusement sur la série « Betel Nut Girls » par une pure coïncidence. Je photographiais dans un magasin de noix de bétel pendant plus de six mois, à raison de une fois par semaine. Je leur donnait les photos de la semaine précédente, et j’en reprenais des nouvelles… Un an après, j’organisais ces photos, pour en faire un petit portfolio. Avec ce dernier en poche, je voulais photographier d’autres magasin de noix de bétel avec ses patrons et vendeuses et obtenir l’autorisation de les photographier. Les vendeuses acceptent plus facilement (environ 7 sur 10) que les patrons (relativement peu). En général, c’est avec le consentement des deux parties que je procédais à l’étape de la photographie.

Quand à la prise de vue, ce sont des portraits pour la plupart. Je ne leur demandais que de s’assoir ou s’appuyer, et rarement de s’accroupir… Parmi celles qui refusaient de se faire photographier, certaines avaient peur de se faire exposer, d’autres étaient bloquées par la honte de ce métier peu convenant, d’autres encore par la peur d’être découvertes par leur famille. Celles qui acceptaient de se faire photographier avaient aussi confiance en leur physique.

Chin-pao Chen
Betel Nuts Girls
© Chin-pao Chen

Yuhui Liao-Fan : Dans la série « Heaven on Eart » vous représentez le paysage taiwanais redéfini par la présence de nombreux temples, tombes et autels. Effectivement la religion est très vive à Taïwan, l’architecture religieuse est omniprésente et les temples anciens sont sans cesse reconstruit. Comment vous expliquait cela ? Pourquoi d’après vous la religion a tant d’importance dans la vie des taiwanais ?

Chin-pao Chen : Dans la série de « Heaven on Eart » je veux exprimer la relation entre la vie et la mort. C’est une relation invisible et complexe. A travers la métonymie des « habitations », je fais des recherches au sujet de la philosophie de la vie et de la mort, un champ dans le quel mes connaissances sont limitées. Ainsi, j’ai délibérément choisi de petit temples proche des habitations plutôt que de grand édifices imposants. De même pour les tombeaux, je ne cherche pas particulièrement à photographier les cimetières, je voulais montrer le lieu de repos des âmes mortes dans l’habitat des vivants.
A Taiwan, beaucoup de petits temples, appelés « Maître à dix milles réponses » sont en réalité des pierres tombales dédiées à un étranger mort hors de sa ville natale. Par le respect et la bienveillance envers ce dernier, les gens lui construisent un petit autel en souvenir. Puis, peu à peu, avec des extensions ou agrandissements, certains deviennent des structures géantes. Ceci reflète peut-être la vision des mort des asiatiques ou des taiwanais. Une fois, à Yilan, j’ai été profondément frappé à la vue d’une énorme cimetière sur une colline, très proche des habitations. Je repense et réfléchis à ces gens qui vivent à côté de ce terrain, ils doivent sans doute avoir une vision de la mort très différente de la mienne.

Chin-pao Chen
Betel Nuts Girls
© Chin-pao Chen

Yuhui Liao-Fan : Quelque question maintenant concernant non seulement votre travail, mais la photographie chinoise en générale. Est-ce que vous pensez par exemple que celle ci est fondamentalement différente de celle occidentale ? Si oui quelles sont ces différences et comment les expliquait vous ? Est-ce que vous pensez qu’on peut parler d’une « école chinoise » ou la photographie aujourd’hui est globalisée ?

Chin-pao Chen : Bien que Mozi ait déjà remarqué le phénomène de transmission de la lumière, l’utilisation de la photographie comme un moyen de réflexion et comme une méthode de développement artistique a débuté en Occident. En Asie (Japon, Corée et tous les autres pays asiatiques), on a passivement accepté les techniques et les pratiques européennes de la photographie. Ce moyen de transmission médiatique est semblable à celui de la peinture à huile. Dans les années 70, grâce à sa particularité, la photographie a changé politiquement de relation par rapport à l’art. Probablement, c’est ainsi qu’elle est devenue le média le plus connu de l’art contemporain.

Je pense que l’art contemporain chinois a rapidement absorbé cette nouvelle tendance occidentale après l’ouverture du pays, c’est à dire, unir la photographie, l’art d’action ainsi que beaucoup d’autres techniques artistiques et stratégies à fin de réfléchir, analyser et dénouer la structure hermétique de l’art chinois. Personnellement, je pense que qu’il s’agit d’un apprentissage et d’un emprunt consciencieux. Ou alors, d’une identification.

N’utilise-t-on pas la photographie pour régler toutes sortes de questions dans le monde ? Par conséquence, je ne pense pas qu’il y ait une « école chinoise », mais au contraire ma vision du sujet est plutôt penchée vers une globalisation.

Chin-pao Chen
Betel Nuts Girls
© Chin-pao Chen

Yuhui Liao-Fan : Comment la photographie chinoise a évolué au cours de dernières années ? Comment décririez vous l’histoire récente de la photographie en Chine ?

Chin-pao Chen : Je considère que Taiwan a été inspiré assez tôt par la photographie considérée comme un média d’expression artistique importé du monde occidental.

Déjà au tout début des années 80 (voir même plus tôt encore) il y a eu le retour à Taiwan des étudiants diplômés d’art qui étaient partis au Japon, en Amérique et en Europe en programme d’échange.

À cause de cela, pendant longtemps l’art photographique taiwanaise a subi l’influence du courant documentaire paysagiste et de la photographie en studio venues d’Amérique. Plus tard, la photographie documentaire et journalistique est devenue la pratique privilégiée des passionnés. Cependant, cette discipline (diffusée à moité pendant une courte durée) est toujours discréditée dans les universités. Heureusement il y ait de nombreux passionnés de la photographie à Taiwan, mais la plupart manquent d’informations, de connaissances et de pratiques en matière.

La Chine continentale a longtemps été sous une politique d’enfermement. Cependant, avec l’ouverture du pays et la puissance de la politique économique qui entraîne en développement extrêmement rapide, « la mode chinoise » est inévitable. De plus, suite à la pression qu’a été engendré par la Révolution Culturelle, le désire de s’exprimer à travers l’art est donc irréfrénable. Ainsi, l’utilisation de la photographie comme un nouveau moyen d’expression médiatique s’est diffusée massivement en Chine.

Personnellement, je pense que la réussite de cette discipline en Chine est due à la fusion de l’art de performance et de l’art conceptuel (courant assez proche de l’Occident), ce qui a déterminé sa renommé au niveau international en un temps record.

Chin-pao Chen
Heaven on Earth
© Chin-pao Chen

Yuhui Liao-Fan : Qu’est ce que vous plait et vous déplait dans la photographie contemporaine chinoise ?

Chin-pao Chen : À Taiwan les gens ont la mauvaise habitude de considérer la photographie seulement comme une hobby. Jusqu’à présent elle n’a jamais été sujet de véritables recherches ou de grandes discussion dans les programmes scolaires. Beaucoup de gens choisissent de rester dans un mirage merveilleux de beauté. Peu de gens ont compris les tendances contemporains, chacun avance en solitaire, ne cherchant pas à unir sa passion en une plus grande force, ce qui explique la fragmentation et dispersion du milieu photographique.

En Chine, il y une élites artistiques nombreuses, qui utilisent consciencieusement (et il me semble de façon relativement correcte) le média photographie pour évoquer en profondeur les problèmes divers du pays, que cela soit sur le plan historique, économique ou sociologique…

Chin-pao Chen
Heaven on Earth
© Chin-pao Chen

Yuhui Liao-Fan : Est-ce que vous avez un vœu ou un rêve photographique, tant pur ce qui vous concerne que pour la photographie contemporaine chinoise ?

Chin-pao Chen : A mon humble avis : indépendamment de moi, utiliser la photographie comme un média d’expression ne peut pas exclure deux choses. Premièrement, comment faire ressortir la spécificité photographique (par exemple sa nature statique, sa reproductibilité…) pour représenter conformément ou montrer un certain sujet. Deuxièmement, comment pouvons nous grâce à une réflexion essentielle, pénétrer la photographie comme média et atteindre des possibilités nouvelles.

Yuhui Liao-Fan : Est-ce que en Chine est fondamentale de vivre dans une très grande ville comme Pékin ou Shanghai ou -par exemple grâce à internet- la ville dans la quelle on habite n’est plus un choix obligé ?

Chin-pao Chen : L’internet contribue sans doute à augmenter la visibilité du travail des photographes. Les grandes villes peuvent déclencher des interactions réelles, sociales et conceptuelles. J’habite dans le proche banlieue de Taipei. Je ressens une certaine frustration et anxiété dans les discutions de certains amis du sud du pays (Taizhong, Tanan) qui expriment l’impossibilité de vivre de leur passion à cause de la situation géographique. Habiter dans une grande ville n’est pas une condition absolue pour réussir et développer sa carrière photographique, mais – me semble-t-il – possède une certaine condition de soutien.

Chin-pao Chen
Heaven on Earth
© Chin-pao Chen

Yuhui Liao-Fan : Est-ce que vous pensez que c’est important d’avoir un site internet ou un blog ? Est-ce que il est est fondamental qu’il soit traduit en diverses langues par exemple en anglais ? Comment internet contribue à la diffusion de la photographie contemporaine chinoise ?

Chin-pao Chen : Pour les photographes qui souhaitent communiquer et interagir avec les autres, il est très important d’avoir son blog ou son propre site internet. Les internautes viennent du monde entier, et si possible, le fait d’avoir l’anglais en page d’accueil contribuera à une plus vaste diffusion du travail du photographe et son interaction avec le public.

Être enfermé est le plus grand frein à la diffusion et au développement de la connaissance.

L’internet est sans doute un moyen efficace pour briser les limitations de frontières entres les pays, ainsi résoudre le problème géographique que nous venons d’aborder. La révision incessante et la communication d’informations concernant la photographie, donneront plus de flexibilités et de possibilités aux photographes indépendants et à l’ensemble des acteurs de l’univers photographique.

Yuhui Liao-Fan : Comment vous décrivez le milieu artistique et photographique en Chine ? Est-ce qu’il y a souvent des expositions, des festivals, des manifestations, etc ? Même question concernant aussi le milieu professionnel et commercial.

Chin-pao Chen : La situation artistique reflète la situation concrète de l’ensemble d’un pays. Pour rattraper ses retards, la Chine a développé activement sa position économique et a affiché dans le milieu artistique une grande envie de primer. Cela a engendré un engouement au près de nombreux artistes. Dans l’ensemble le résultat fut satisfaisant, mais après cet enthousiasme, essayer de comprendre qui étaient les pionniers, qui les ont simplement suivi et qui ne cherchaient que le consensus du publique, permettra de mieux comprendre et redéfinir cet art. Il est important pour moi de trouver les personnes, les éléments et les œuvres clés de l’histoire.

Le rapport entre l’art et la commercialisation qui l’accompagne est compliqué. La création d’une œuvre d’art est purement artistique et n’a aucun rapport avec le monde des affaires. Mais le développement fulgurant du capitalisme a triomphé au cours du vingtième siècle. Ce régime en soit ne serait pas coupable, mais sa fusion avec le milieu artistique originairement déjà complexe ne fait que rajouter d’avantage de complexité dans celui-ci. Initialement, on aurait pu chercher à comprendre le contexte et la place de l’art et des étude artistique, mais à cause des cInterview avec Chinpao Chen

Chin-pao Chen
Heaven on Earth
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Yuhui Liao-Fan : Quel sont vos sources de références pour la photographie contemporaine chinoise ? Livres, magazines, sites, blogs, etc.

Chin-pao Chen : L’art de la photographie en sept questions, de Ruan Yi Zhong (Sheying Jia Chubanshe) ; Dossier mélancolique, de Chen Chuan Xing (Xiongshi Meishu) ; Illumination, de Walter Benjamin, traduit par Xu Qi Ling (Taiwan Sheying Gongzuoshi) ; La chambre claire, de Roland Barthes, traduit par Xu Qi Ling (Taiwan Sheying) ; Photography : A Critical Introduction, de Liz Wells, traduit par Zheng Yuqing (Weibo Wenhua) ; Criticizing Photographs – An Introduction to Understanding Images, de Terry Barrett, traduit par Chen Chin Pao (Shijue Yingxiang Yishu).

Yuhui Liao-Fan : Pour finir, est-ce que vous pouvez citer quelque nom de photographes chinois que vous appréciez particulièrement et pourquoi.

Chin-pao Chen : En Chine : Wang Qing Song, Hong Lei, Hai Bo, Yang Fu Dong, Liu Zheng, Cui Xiu Wen.

A Taiwan : Zhang Zhao Tang, Wu Tian Zhang, Chen Jie Ren, Huang Jian Liang, Chen Wen Qi, Wu Zheng Zhang, Xu Zhe Yu, Chen, Shen Zhao Liang.

 

Visitez le site de Chinpao Chen pour plus de photos et d’informations.

Chin-pao Chen
Heaven on Earth
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  1. Les Îles Matsu 馬祖列島 sont un petit archipel de 19 îles et îlots dans le détroit de Taiwan, à moins de 20km du continent au nord-ouest de l’île de Taiwan. []
  2. Equivalent d’un Bachelor des Beaux-Arts dans les pays anglophones. []
  3. Jinmen 金門 est une île de Taiwan géographiquement très proche de Xiamen, c’est à dire du continent chinois. []
  4. Les îles Penghu 澎湖 ou Pescadores (du portugais « pêcheurs ») sont un archipel de 90 îlots au large de la côte ouest de Taiwan, dans le détroit de Taïwan, couvrant une superficie de 141 km2. []
  5. La noix d’arec, improprement appelée noix de bétel, est le fruit du palmier à bétel Areca catechu. Elle est consommée dans de nombreux pays d’Asie sous forme d’une préparation à mâcher avec la feuille de bétel. À Taiwan la noix de bétel est assez souvent vendue par des jeunes filles en petite tenue appelées 檳榔西施, littéralement « beautés du noix de bétel ». []
  6. Les “cours moyen niveaux” sont les cours suivi par les écoliers taiwanais avant les 13 ans. []

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